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Mémoires suspendues

du 9 au 31 mars 2017

Makiko Furuichi, Marion Tivital, Davor Vrankić, Jean-Pierre Ruel et Samuel Yal

Commissariat: Sabine Bayasli et Guido Romero Pierini

Les galeries Detais et Guido Romero Pierini présentent le travail de cinq artistes dont les préoccupations premières, a priori distinctes, se recoupent autour d’une impression d’ensemble : la restitution d’un paysage mental. Chacun des artistes, en retranscrivant un macrocosme à la lisière du réel et de l’imaginaire, envisage la mise en œuvre de récits ou d’expériences oscillant entre étiolement et émergence. Les différentes propositions paraissent flottantes, comme prises d’apesanteur ou coupées du temps ; elles semblent parfois refléter des âmes embuées par les vicissitudes de l’existence ou, d’autre fois, des réalités fragmentées. Rappelant que tout souvenir ne nous parvient que de façon incomplète, mais aussi de façon imagée, il est question, dans le cadre de l’exposition Mémoires suspendues, de sonder la proximité qu’entretiennent des approches figuratives avec une forme d’intériorité.

La figuration en soi a quelque chose de contradictoire si on la perçoit en tant que mode d’acquisition du réel s’appuyant sur des données brutes qu’il s’agirait de reproduire à l’identique. Chacun à leur façon, les différents artistes nous montrent, en effet, qu’une forme ou une image enclenche une citation de la réalité capable de s’écarter du monde matériel. La démarche de Davor Vrankić, en cela, a sans doute quelque chose d’exemplaire, dès lors que ses grandes compositions à la mine de plomb sont élaborées sans modèle. Le travail de la mémoire est ici littéral ; celui-ci sert de support à une imagination foisonnante d’où émerge une cosmogonie d’êtres invraisemblables, comme issus de rêves effrayants. Aussi, les espaces paraissent s’imbriquer indéfiniment ; ils supposent le caractère parcellaire et multidimensionnel de la psyché humaine, un peu à l’image des propositions éclatées de Samuel Yal qui, à l’échelle du corps cette fois, restituent une sorte de quiétude en s’emparant d’une sémantique de la fragmentation. Le caractère aérien de ses sculptures conforte des postures quelque peu méditatives d’où il découle une impression de cohésion entre le corps et l’esprit. La mémoire se fait mémoire du corps, de l’être ; elle se manifeste en tant que force d’expansion, tel un souffle qui aspirerait à communiquer avec le monde.

De même, on retrouve cette idée de l’évanescence et de la suspension dans les compositions diffuses de Makiko Furuichi. Ici, les contours sont incertains et les teintes vivaces, comme s’il s’était agi de s’inscrire dans une relative fugacité plus à même de retranscrire le caractère fugitif du souvenir. Les silhouettes à peine détourées semblent vivoter entre apparition et disparition, évoquant des auréoles de lumières que l’on devine derrière les paupières, une fois les yeux clos. D’une certaine façon, le travail de Makiko Furuichi résonne en négatif avec celui de Jean-Pierre Ruel, dont les figures, engourdies par une forme d’inertie, semblent prêtes à se mouvoir tout en restant contenues par une situation, un contexte, qui altère le dispositif narratif. Les différents personnages, aux traits minimes, presque effacés, affichent alors une sorte de silence ; le temps paraît irrésolu, presque figé, il soutient une dimension spectrale que l’on recouvre cependant dans les paysages inhabités de Marion Tivital. Ces derniers renvoient à une idée de la solitude ; les espaces, fantasmés et mystérieux, imprègnent la perception d’une indolence, d’une mélancolie peut-être, qui soupire des temps révolus, des lieux oubliés qu’une géométrie vient agrémenter de sa douce perfection.

Les Mémoires suspendues sollicitées par ces cinq artistes convoquent un aspect sans doute essentiel de l’art, celui qui consiste à rendre visible des réalités qui se jouent davantage en profondeur qu’en surface. En cela, on ne mesure pas toujours le bien-fondé qu’il y a à adopter un langage visuel abreuvé par des notions de suspension, d’apesanteur ou de légèreté, alors que celles-ci se situent au fondement d’une révélation du monde qui s’esquisse plutôt qu’il ne se détermine. Aussi, à l’image de l’exposition, s’il s’agit moins de révéler aux yeux de tous les contours du réel qu’une expérience intérieure, il n’est pas étonnant de constater la variété des approches susceptibles de contenir une idée de la mémoire, dans la mesure où elle décrit, peut-être, ce qu’il y a de plus volatil et insaisissable.

Julien Verhaeghe
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En lisière

du 7 au 25 février 2017

Eric Bourguignon

Les oeuvres d’Eric Bourguignon sont des mondes, qui tous disent une chose: Ne pas tout dire. Ses paysages bleutés, ceux aux couleurs terreuses, parsemés parfois de silhouettes timides, comportent tous une porte, comme dans une oeuvre fantastique la porte qui promet un autre monde, si toutefois l’on parvient à la franchir… L’artiste créé un cheminement aux indices ténus, instillant dans une palette aux couleurs composées, sourdes, des fulgurances chromatiques qui sembleraient être arrivées par inadvertance si la dissonance n’avait fait naître une harmonie à l’équilibre magique. Coloriste hors du temps, il promène sa palette à travers les siècles; sombres couleurs de prémices de fin du monde d’un Bosch (auquel il laisse toute violence) aux bleus aquatiques d’un XXème siècle.

exposition Éric Bourguignon, en lisière

© photo: Jérôme Delépine

Hijack

du 13 au 29 octobre 2016

Lou Ros

Prises sur le vif, triturées, bouleversées, les images de Lou Ros s’imposent à la rétine comme un rapt. Surface de séduction, le cadre m’appelle tandis que le sujet ne me regarde pas. C’est-à-dire qu’il me nargue plus qu’il ne m’apaise. Tout se joue dans un rapport qu’on pourrait qualifier de violent et qui serait de l’ordre du détournement. La question n’est pas en effet du côté de la maîtrise du matériau peinture, ni de la source souvent cinématographique du cliché. Rien non plus à tirer de l’aspect esthétique de l’ensemble.

Exposition Lou Ros

peinture lou ros
Il faut saisir la rupture, l’angoisse du suspens, la mélancolie froide et distancée d’un quotidien trop banal pour être conté. Comprendre ce que peut dire la touche du peintre à l’endroit des écrans du réel. Le geste est épidermique avant d’être travaillé. D’une réaction qui ne serait pas en deçà du pour ou contre, tout en étant fondamentalement viscérale. Il y a chez Lou Ros une étrange concomitance entre nonchalance et râle qui pousse immanquablement le spectateur à chercher un moyen d’accéder à l’envers d’un décor qui ne livre rien.

exposition lou ros

exposition lou ros

Il importe de bien asseoir l’essence du travail de l’artiste. Et de le faire simplement en évoquant un Francis Bacon à l’instar duquel il nous faut supporter l’intolérable frisson de la viande faite chair – quand la carcasse se voulait marbre inaltérable. Les sujets se situent à l’intersection entre mythe et vacuité, entre le gloss du rêve et la texture en carton-pâte du quotidien. S’il fallait parler de la palette, on évoquerait le gris, mais on s’y noierait sans rien comprendre. De l’asphalte, certes, pour y frotter la chair. Du passé étouffé. Mais surtout un précipice sous forme de point d’interrogation.
« Et puis quoi ? » Et l’écho de répéter.

Clare Mary Puyfoulhoux

Uncatchable

du 25 mai au 19 juin 2016

Alex Kanevsky et Kenichi Hoshine

Il y a d’abord une onde. Comme une résonance visuelle, la somme impossible de ce qui a été vu. Puis l’impression d’un heureux bug, d’une dérive entre l’œil et l’esprit. La peinture d’Alex Kanevsky a pour terreaux la nature et l’intimité.

Ses sujets sont le plus souvent seuls. S’il y a le prisme d’un observateur, c’est un autre admis, familier peut-être, dont la présence ne change pas la façon de se laisser voir. L’intimité ne tient pas tant de la nudité que de l’absence de poses de ses sujets. Ses natures mortes elles-mêmes sont des intimités domestiques: porte entrebâillée sur une salle d’eau, un lit défait, lavabo esseulé, pans cachés au tout venant, dans des décors d’une Amérique antérieure. Ses paysages aussi semblent des promenades où l’on veut être seul, ou avec un autre mais qui se tairait.

Exposition Alex Kanevsky et Kenichi Hoshine uncatchable

Alex Kanevsky ne déroule pourtant pas de narration, il laisse voir: un « N’attendez- pas que je vous dise quelque chose mais vous pouvez être là ». La conversation qu’il mène ne s’adresse pas à l’observateur. Regarder ses peintures s’apparente à être un entomologiste, observateur ignoré de ce qui vit sous son œil et au-delà de lui, et qui ne peut en saisir toutes les dimensions privées.

Ses sujets se laissent voir avec cet air distrait qui n’existe que dans un rapport apprivoisé. Sujets se fichant d’être vus, même lorsqu’ils s’offrent, et semblant dire « Ton observation ne me regarde pas ». Leur absence de posture offre un mélange de dureté et d’abandon, un je-m’en-foutisme à la beauté russe. Ni exhibitionnisme, ni pudeur. Réalisme social sans la misère. Réalisme intime. Alex Kanevsky ne tient pas d’autre discours que ce qui est couché. Sa conversation est à cueillir, par qui peut.

Exposition Alex Kanevsky et Kenichi Hoshine uncatchable

Exposition Alex Kanevsky et Kenichi Hoshine uncatchable

Les œuvres de Kenichi Hoshine sont étonnamment indépendantes. Chacune est un petit monde singulier qui semble n’appartenir qu’à lui-même. Des mondes dans lesquels il y a toujours une partie manquante. De façon tangible, c’est une partie grattée, rendue à l’abstraction ou une dimension voilée, embrumée par un recouvrement à la cire. Part manquante des sujets, cachés sous les draps, la neige, derrière un autre, leurs propres mains, ou simplement tournés. Tous se dérobent un peu à l’image, semblent ne pas vouloir être pris complètement, pointent le nez.

Exposition Alex Kanevsky et Kenichi Hoshine uncatchable

Le travail de Kenichi Hoshine donne le sentiment d’un lien originel à la photographie. Au-delà de la poésie qui émane de ce qui est représenté, de manières techniques très diverses, ce qui est le plus émouvant, ce sont ces parties manquantes, cachées, ce que l’on imagine de fragile derrière. Les images obscures ou les fragments de sujet sont plus attractifs, plus intrigants que l’image complète ne le serait, tout sur lequel il n’y aurait plus à se demander. La peinture de Kenichi Hoshine honore ce qui est dissimulé, ténu. Un peu à la façon des photos manquées qui se révèlent ensuite être les plus belles.

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Être(s) au monde

1er volet du 20 janvier au 6 février 2016
2ème volet du 12 au 27 février 2016

Eric Bourguignon, Edwige Fouvry, Samuel Yal, Jérôme Delépine, Jean-Pierre Ruel, Paul de Pignol,

François Réau, Eric Antoine, Gérard Bignolais, Eugène Leroy, Eugène Carrière et Jean Rustin

Commissariat: Rémanence, Géraldine Bareille, Guido Romero Pierini

Il s’agit d’interroger avec l’exposition « Être(s) au monde » un mouvement double. En premier lieu, un mouvement intérieur, qui se focalise sur une réalité intime, propre à chaque être, à chaque individu. Quelle est la consistance spécifique de l’homme, non tant au niveau biologique, mais à l’échelle de sa pensée, de sa sensation, de son être? Qu’est-ce que l’être, finalement, et comment le traduire d’un point de vue plastique? En second lieu, un mouvement extérieur, ou d’ouverture, qui s’arrête sur le rapport que tout un chacun tisse avec le « monde »; un monde complexe, multiple et changeant, un monde sculpté par le temps qui passe et nous renvoie à notre finitude certaine. En cela, quelle place notre « être » occupe-t-il face à un monde qui nous préexiste et qui nous survivra?

Exposition Être(s) au monde

Exposition Être(s) au monde

Si ces deux élans puisent leurs fondements dans des considérations philosophiques, toutefois, nul besoin d’être philosophe pour s’interroger sur soi et sur son rapport au monde. Bien au contraire, ces questions sont si essentielles qu’il appartient à chacun de se les approprier, dès lors que nous sommes tous des « êtres » éprouvant le monde. Chacun en effet perçoit à sa façon la réalité de son existence, tout comme il expérimente le temps, dans sa chair ou dans son rapport aux autres. Et, dans cette optique, parce que la perception, la sensation et l’expérience sont peut-être les maîtres- mots de notre « être au monde », peut-être revient-il d’autant plus aux artistes de figurer cette tension entre une essence propre à l’homme et ce qui l’environne.

Exposition Être(s) au monde

L’exposition « Être(s) au monde » questionne donc l’homme pour ce qu’il a de fondamental. Elle vise à mettre en évidence d’un point de vue plastique des réalités existentielles, des réalités vitales qui prennent l’allure d’une quête picturale ou formelle. En effet, qu’ils soient peintres, sculpteurs ou photographes, chacun des artistes présentés convoque ici peut-être plus qu’ailleurs, un temps bicéphale, celui de la recherche. Ce temps est celui du doute, de l’égarement et de l’incertitude propre à des méditations intimes, mais aussi celui de l’accomplissement, de l’étonnement et de la découverte. C’est précisément cette articulation entre un monde que l’on regarde depuis l’intérieur, et un monde partagé par d’autres qui décrit le fait d’être au monde.

 Julien Verhaeghe
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Le chant de la peinture

du 17 au 20 décembre 2015

Eric Bourguignon

La peinture d’Eric Bourguignon n’est pas une fille (ou un gars) facile… Dans un texte extralucide, Jean-Daniel Mohier écrivait, comme un avertissement affiché en exergue à l’entrée d’une zone géologique périlleuse ou d’un chantier: « Un bon conseil: Ne passez pas trop vite devant les toiles d’Eric Bourguignon ». S’il ne fallait dire qu’une chose, ce serait celle-là, la plus simple et la plus prosaïque. Vous en ferez sans doute bon usage.

Exposition Eric Bourguignon

Exposition Eric Bourguignon

Les oeuvres d’Eric Bourguignon sont des mondes, qui tous disent une chose: Ne pas tout dire. Ses paysages bleutés, ceux aux couleurs terreuses, parsemés parfois de silhouettes timides, comportent tous une porte, comme dans une oeuvre fantastique la porte qui promet un autre monde, si toutefois l’on parvient à la franchir… L’artiste créé un cheminement aux indices ténus, instillant dans une palette aux couleurs composées, sourdes, des fulgurances chromatiques qui sembleraient être arrivées par inadvertance si la dissonance n’avait fait naître une harmonie à l’équilibre magique. Coloriste hors du temps, il promène sa palette à travers les siècles; sombres couleurs de prémices de fin du monde d’un Bosch (auquel il laisse toute violence) aux bleus aquatiques d’un XXème siècle.

La peinture d’Eric Bourguignon, porte un mystère qui permet au spectateur de plonger à son gré en ses propres mondes, secrets ou divagations.

Exposition Eric Bourguignon

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Unclose Me

du 12 au 26 novembre 2015

Rosy Lamb

Une américaine expose à Paris. Cette conjonction duelle ne serait rien si une dimension étrangement transatlantique ne résidait dans son oeuvre.Transatlantique dans une acception culturelle, pour une fois… Originaire de Nouvelle Angleterre, Rosy Lamb, peintre et sculpteur figuratif, semble la dépositaire d’une esthétique rare, encore nourrie au lait d’un puissant savoir-faire technique (artisanal oserait-on, si le terme autant que l’idée n’étaient tant récusés dans l’art contemporain) qu’elle traiterait, en enfant de l’Amérique, avec la liberté d’un pionnier déterminé à explorer avec ce dont il dispose.

Son prisme, sa technique, autant que sa narration, nous livrent un fruit atypique, noble bâtard de l’Amérique et de l’Europe.

Exposition Rosy Lamb

Exposition Rosy Lamb

Rosy Lamb peint des sujets nus et absorbés jusqu’à atteindre une dimension métaphysique. Exempt de religiosité, il se dégage pourtant de ce subtil accès à la chair une forme de piété. Peut-être parce que Rosy Lamb explore la profondeur avec l’assiduité d’un sacerdoce. En l’approchant dans l’atelier qui est un antre, l’on se figure que sa recherche, telle la quête d’un être de fiction fantastique, la laisse exsangue et qu’il ne reste probablement en elle presque rien à offrir à la vie du dehors, celle qui roule autour de nous et dans laquelle nous autres sommes pris. Ses peintures offrent une incursion dans un monde qui ne se laisse pas atteindre, fait rare s’il en est aujourd’hui. Observer ses œuvres donne le sentiment d’apercevoir une échappatoire par un interstice privilégié.

Exposition Rosy Lamb

Il y a deux ans, la Galerie Guido Romero Pierini dévoilait le travail de cette artiste pour la première fois à Paris. Elle nous livre là ses œuvres les plus récentes, fruit d’une pérégrination artistique qui ne s’accorde aucun répit.

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Réminiscences

du 12 mars au 4 avril 2015

Marion Tivital, Eric Bourguignon, Rosy Lamb, Julien Spianti, Jean-Pierre Ruel, Jérôme Delépine

et Simon Casson

Commissariat: Rémanence, Géraldine Bareille, Guido Romero Pierini

L’exposition « Réminiscences » regroupe des artistes qui explorent les fondements de la peinture. Celle-ci se manifeste à travers ses mythes premiers, ses imaginaires et son histoire, à l’image du récit fondateur de Pline l’Ancien, relaté dans son Histoire naturelle. La fille d’un potier, sous la lumière vacillante d’une lanterne, trace sur un mur le profil de l’amant en partance. Lorsque le trait est tiré, ne restent que l’absence et la mémoire, mais aussi un acte pionnier, car de là naît la peinture figurative : de la perte, de la trace et de la mélancolie. Or à de nombreux égards, ces vertus natives se sont évanouies au fil des âges; elles constituent pourtant la trame qui réunit les artistes présentés.

Chacun d’eux introduit, à sa manière, ces réminiscences originelles. Chez Rosy Lamb, un sentiment d’attente habite les corps, comme alanguis par une solitude flâneuse. L’indolence se fait palpable, elle renvoie à une torpeur hors du temps, ou plutôt, qui hésite avec lenteur entre ce qui est arrivé, et ce qui doit arriver. Nous retrouvons cette dichotomie dans les peintures de Jean-Pierre Ruel, dont les personnages échappent à la narration, tout en œuvrant dans une étrangeté situationnelle. Là aussi, une langueur expectative et ce petit décalage avec la réalité, celle qui trône dans nos propres mémoires, celle aussi qui détonne, car elle échappe à nos représentations habituelles.

Exposition Réminiscences

Partant de ce sentiment d’affection du réel, Marion Tivital interroge également cet espace interstitiel, tout comme un temps suspendu, en figurant des sites qui, à la frontière du géométrique, finissent par imposer une présence douce et mystérieuse. Une mélancolie flottante émane de ces espaces industriels ou de ces objets quotidiens à l’apparence minimale, à partir desquels germent des récits fantasmés, comme dotés de vie.

Des Réminiscences, car est supposé l’évanouissement d’une présence passée. Cependant, les traces que cette dernière laisse derrière elle, affectives, imagées, ou magnifiées par le sentiment de singularité qui hante le mélancolique, ne sont pas que des empreintes inopérantes. Elles sont aussi des surgissements, des éclosions et des naissances, nous rappelant que toute perte s’accompagne d’une reconquête. À l’image des toiles d’Éric Bourguignon, dont le toucher vif et intense absout les formes par des contours hésitants, comme floutés, au profit d’une impression, d’une sensibilité. L’artiste nous montre que la sensibilité est la capacité à vivre, à revivre, à mémoriser des sensations, plutôt que de réitérer des informations. De même, chez Jérôme Delépine, les compositions brumeuses et éthérées suggèrent cet effacement émergeant. Les portraits notamment, diffus et nébuleux, presque fantomatiques, évoquent les visages évanescents de personnes autrefois rencontrées, dont les traits s’estompent au fil du temps, sans qu’ils soient oubliés pour autant.

Exposition Réminiscences

Les artistes de l’exposition « Réminiscences » interrogent donc le paradoxe de l’apparition qui se joint à la disparition, paradoxe constitutif de l’acte pictural. Ainsi que nous le montrent Julien Spianti ou Simon Casson, la peinture est la pratique qui par excellence, contrairement à la photographie, permet d’amalgamer des réalités, de laisser choir sur le même plan des mondes qui s’estompent et d’autres qui s’esquissent, comme des lambeaux de mémoire luttant pour être préservés de l’oubli.

Julien Verhaeghe
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Apparition, Disparitions

du 28 au 30 novembre 2014

Lou Ros et Edwige Fouvry

L’exposition « Apparition, disparitions »  fait entrer en communication les œuvres des artistes Edwige Fouvry et Lou Ros dans l’Espace Joseph Turenne, à travers un dialogue entre la figuration et l’abstraction.

Née à Nantes, Edwige Fouvry vit et travaille à Bruxelles. Elle est diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels de la Cambre de Bruxelles. Elle expose régulièrement en Belgique et aux Etats-Unis, notamment à New York et à San Francisco. Ses œuvres s’inscrivent dans un courant pictural figuratif dans lequel l’abstraction apparaît et disparaît sous l’impulsion de son geste. Elle travaille principalement avec des modèles vivants qui surgissent dans ses œuvres – corps éprouvés, spectraux, dont l’histoire se manifeste comme une bataille. L’espace de la figuration est sans cesse menacé par une imminente dissolution abstraite. Michel Foucault écrivait « Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné ». Afin de s’en libérer, la figure combat sa matérialité, sa corporalité, sa finitude dans son passage, son Apparition sur la toile. Ses paysages révèlent, en une masse vibrante et sensible, une disparition transcendantale de la figure humaine et de la perception, et concrétisent une phantasia (saisie de l’invisible). Edwige livre et délivre dans ses portraits comme dans ses paysages, ses questionnements existentiels qui résonnent avec ceux du spectateur.

Exposition Lou Ros et Edwige Fouvry

Exposition Lou Ros et Edwige Fouvry

Issu d’une seconde génération de peintres figuratifs, Lou Ros est autodidacte. Il vit et travaille à Paris et a exposé dans des galeries en Allemagne, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et au Royaume Uni. Ses œuvres apparaissent, naissent de la photographie. Outil central à son processus créatif, ce médium que l’artiste manipule confère à ses compositions pensées une perspective fragmentée. Lou Ros rend visible, manifeste une histoire contemplative des corps, entre éveil et repos. Frôlant parfois la frontière tenue entre la pesanteur terrestre et l’évanescente disparition de l’être, les corps qu’il expose font écho à sa propre démarche psychanalytique d’acceptation de l’ennui et du vide. Dans ses œuvres, l’abstraction donne à voir la figuration à travers des coulures organiques et mouvantes. Ses sujets se dérobent ainsi à leur fixation structurelle, ils sont Apparition présente de toutes les disparitions possibles.

Exposition Lou Ros et Edwige Fouvry

« Apparition, disparitions » rassemble Edwige Fouvry et Lou Ros autour d’un témoignage pictural évoquant le passage, la révélation (épiphanie) à travers une matière affective qui habite en sourdine leur utilisation du non-finito. C’est une mise en récit à la fois actuelle, d’ici et de maintenant, mais aussi millénaire car elle laisse place au blanc du fond de la toile, et donc au devenir, à la sérendipité. Leurs œuvres, entre figuration et abstraction, apparition et disparitions, ne cherchent pas à copier la nature (mimésis), mais bien à l’exprimer dans la pluralité de ses formes, ainsi qu’à traduire ses inspirations et expirations sur la toile.

Louise Contant
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Dans l’air mûr

du 12 au 15 juin 2014

Rosy Lamb

Sur les peintures de Rosy, des corps d’hommes ou de femmes, s’abandonnent, nus, à un repos confiant, se délassent dans la pureté des draps ou bien nous scrutent d’un regard lourd de franchise. L’arrière plan de Rosy se déploie comme dans un rêve de démiurge projeté sur une paroi de caverne platonicienne. Des natures mortes d’objets, de symboles, de petits êtres chers constituent un décor discret bien qu’étonnamment suggestif.

Rosy Lamb convoque aussi dans son atelier, dans sa propre existence (et dans l’espace de cette exposition) un petit peuple sculpté qui semble à la fois heureux de se tenir là et décidé à ne bouger jamais de l’instant qu’il occupe. C’est une foule de corps, de torses, de membres ou de têtes. Ils sont assis, debout, nus ou couchés. Et cette humanité de plâtre, éparpillée, nous ramène à notre fragilité paradoxale: nous serons poussière, mais tant que nous sommes là, nous ne pouvons rien faire d’autre qu’être nous mêmes.

Tout en libérant son geste, Rosy déploie sous nos yeux une représentation de l’homme mesuré, doux, humble. Son œuvre est nimbée d’éternité antique. À l’heure des installations et des écrans vidéos qui peuplent les galeries, Rosy Lamb se tient à rebours des facilités de son temps, donnant une forme douce et universelle à son imagination mélancolique, à sa sensibilité si pure.

Exposition Rosy Lamb dans l'air mur

© photo: Enguerran Ouvray

Exposition Rosy Lamb dans l'air mur

© photo: Enguerran Ouvray

«Tout doit se passer en moi. C’est avec le besoin intérieur, intime qu’il faut peindre…», expliquait Nicolas de Staël. c’est cette même exigence d’intériorité que l’on ressent chez Rosy Lamb, artiste recueillie, dont les prunelles bleues, perçantes, presque transparentes, semblent constamment sonder les profondeurs de notre âme. sous le pinceau de Rosy, les personnages livrent l’essence de leur être. sa peinture est un discours recueilli. Face à son œuvre, on est amené à se taire, à écouter. Et à ressentir…

C’est dans l’intimité de l’atelier de Rosy Lamb que tout se passe. elle y vit. elle y rêve. elle y reçoit surtout des modèles qui posent pour elle. C’est là qu’elle met en œuvre son talent pour arrêter le temps, en saisissant dans leur vérité la psychologie de ces femmes alanguies, hommes « à la sieste » ou à la lecture, corps abandonnés… La femme exhibe sa sensualité et ses symboles de fécondité, l’homme sa virilité, quoique pudique ici. Il y a dans ces anatomies lascives des émanations de tradition antique. Mais si le travail de Rosy repose sur un solide apprentissage du «beau métier», sur un savoir-faire pictural, artisanal pourrait-on dire, la jeune femme transcende cet académisme relatif par sa tech- nique. Elle travaille la matière avec ferveur, enrichit parfois ses toiles d’une pâte épaisse et grumeleuse, ou bien donne à l’ensemble l’aspect du velours, ou encore joue avec les effets de transparence. Que ce soit par le choix des cadrages, des formats,des matériaux et techniques utilisés, Rosy surprend, innove, ose, cherche… Elle réinvente le bas-relief, triture le plâtre inlassablement pour en faire des cadres rocambolesques qui ornent ses peintures, elle joue avec les aspérités de son support, creuse de petits sillons dans la matière, elle déforme et structure en même temps.

Exposition Rosy Lamb dans l'air mur

© photo: Enguerran Ouvray

Exposition Rosy Lamb dans l'air mur

© photo: Enguerran Ouvray

Les peintures de Rosy captent les tendres oscillations de l’atmosphère, les sursauts magiques de la lumière. Les tonalités sont pastel, les chairs d’un rose tendre; l’ensemble est parfois nimbé d’une sorte de lueur presque surnaturelle qui ajoute une nuance de nostalgie. car, si Rosy Lamb est le peintre de la douceur de vivre par excellence, elle n’en a pas moins oublié d’être mélancolique, cette «mala- die sacrée » des héros ou des grands peintres. il y a une « inquiétante étrangeté » dans les œuvres de Rosy, quelque chose de proustien aussi, de « n de siècle». Ses modèles nous scrutent d’un œil vide, un peu modiglianesque, ou bien ils nous tournent le dos, ou se trouvent dans un état de méditation qu’on n’ose troubler. Rosy prête à ses personnages un mélange d’expressivité et d’austérité qui n’appartient qu’à elle. Elle semble nous rap- peler que le bonheur est fragile et que sous l’insouciance apparente se cache l’éternel mystère de l’être au monde et du temps qui passe.

Rosy n’est jamais seule. Elle a créé une foule de sculptures, une profusion de silhouettes, pour la plupart modelées en plâtre, une ribambelle de petits êtres qui envahit les moindres recoins de son atelier. comme elle est élégante et expressive, cette petite société immobile, faite d’hommes bedonnants, de jeunes femmes graciles ou de créatures voluptueuses aux cheveux nuageux! la gestuelle de Rosy est caressante, d’une douceur incomparable mêlée à une force sauvage qui provient peut-être des années d’enfance de l’artiste dans les forêts de la nouvelle angleterre. par son académisme lyrique, sa liberté et son intrépidité, elle semble saluer les maîtres du passé, ceux qui savaient que la plus grande preuve d’imitation est de vouloir à tout prix innover.

Daphné Tesson
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